Rencontre avec Russell Banks « un membre permanent de la famille »

Rencontre Russell Banks

Rencontre Russell Banks

Rencontre Russell Banks, le 16 janvier 2015 grâce à Millepages, librairie indépendante située à Vincennes

Russell Banks est un romancier, un nouvelliste mais aussi un poète où toutes ses publications se trouvent chez Actes Sud. Russell est un écrivain engagé qui explore la singularité de l’autre. Il vit entre New York et Floride. Par le passé, il a vécu en Jamaïque et a beaucoup voyagé (Haïti, Liberia …). Il est venu à deux reprises à Vincennes.

Comment mettre des mots après avoir vécu des tragédies ?

Tout d’abord, « la vie des autres » est son thème de prédilection et en tant qu’ex- président du Parlement International des Ecrivains il a une pratique régulière de cet exercice.

Pourquoi ce recueil de romans ?

Pas de nouvelles depuis 2001 (il a écrit cinq nouvelles et dix romans) en effet. Depuis 2001, il a écrit quatre romans qui lui ont pris entre deux et trois ans à rédiger dont deux romans douloureux et long à écrire. Il en est sorti épuisé et vidé comme cela ne lui était jamais arrivé auparavant. A ce moment-là, il s’est rappelé des sensations des dernières nouvelles qu’il avait rédigées et qui occupaient une « autre partie de son cerveau ».

La nouvelle et le roman sont très différents : la nouvelle n’est pas un roman comprimé et un roman n’est pas une nouvelle étirée.

Pour rédiger une nouvelle, le cerveau a un besoin physiologique d’une autre partie de notre corps.

Il s’est mis à son bureau et il avait dans son tiroir un amas d’articles de journaux où il tira douze extraits qu’il pourrait travailler. Au bout d’un an, le résultat est ce recueil de nouvelles. Puis, il s’est à nouveau trouvé rafraîchit et ragaillardie pour attaquer un nouveau roman.

Un roman nécessite une attention soutenue, longue et très précise. Il aime comparer les romans au mariage et les nouvelles à des amours légers !!

Beaucoup de dérision, de délicatesse, de pudeur dans ses nouvelles. L’émotion passe t’elle par la pudeur ?

Il existe une proximité et une intimité avec le personnage qu’ont le lecteur et l’écrivain dans une nouvelle que nous n’avons pas avec un roman. Il a l’impression de chuchoter à l’oreille du lecteur donc il a besoin d’être précis et d’avoir de la pudeur. De plus, en tant qu’écrivain américain, il s’inscrit dans une tradition de grands écrivains comme Fitzgerald dont il doit respecter certaines règles.

Personnes communes dans les romans et les nouvelles : seule, attachante, vie fragile. En quoi ses petites vies vous intéressent tant ?

Russell a indiqué que cela est une question compliquée.

Est-ce que nous nous ne sommes pas tous fondamentalement seul, marginal ?

Il a été souvent dit que ses livres parlent des marginaux, des possédés mais il souhaite faire remarquer que cela représente la majorité des gens. Bien que justement cette population ne le lit pas. Comme disent les journaux, il parle des gens invisibles. Il voit chaque individu entouré d’un contexte social, politique, économique comme s’il s’agissait d’un vêtement. Dans ce cas présent, il sent une obligation de raconter.

Couple et famille ont une place de taille et souvent disloquées où on se demande qui est le membre permanent de la famille ?

C’est un titre ironique qu’il a défini après avoir fini le recueil de nouvelles. Il voit sous deux angles particuliers qui s’opposent, les rapports dans une famille :

  • Besoin primordial de la famille qui relève de l’espèce humaine. Besoin d’être entouré, consolé par cette unité familiale.
  • La perception grandissante et la réalité de la fragilité de la famille avec la facilité de la dissolution.

Ce thème traverse l’ensemble des nouvelles avec ses deux angles. Ceci n’était pas conscient et il s’en rend compte quand il relit les nouvelles où les deux oppositions apparaissent. A cela, il apporte son contexte personnel et son âge atteint lui permet de l’écrire ainsi (s’il avait été un jeune homme, il n’aurait pu écrire et aimer cela). Il rappelle qu’il est le fruit de l’abandon parental (divorce de ses parents, lui-même a divorcé trois fois dont sont issus ses quatre enfants et ses deux petits- enfants).

Position géographique Nord / Sud, Nord / Floride. Que souhaite-t-il dire ?

Il revient sur son contexte personnel pour expliquer l’opposition entre les deux : il vit six mois dans un village rural proche de New York et surtout proche de la frontière. Puis il vit six mois à Miami proche de la frontière également. Au début, il recherchait une distinction géographique puis après davantage une différence raciale, sociale, démographique.

Nord : village où uniquement l’anglais est parlé, 1100 habitants blancs ouvriers et conservateurs où tout le monde se connait.

Sud : grande ville, bilingue, ville moderne multiculturelle et raciale qui s’est créée à partir de rien.

Les deux lieux prient ensemble représente le microcosme de l’Amérique d’hier et d’aujourd’hui.

La littérature a-t-elle encore un pouvoir et si oui quelle est-il ?

Bien sûr la littérature a le pouvoir de changer les individus. Russell considère que lui-même a été changé par la littérature : il a évolué et ceci est lié en grande partie à ses lectures. En lisant nous apprenons à connaître la vie des autres en ayant plus de compréhension et d’empathie. Par exemple, en lisant Toni Morrison ce que c’est qu’être une femme noire de manière superficielle pour le moins.

De manière plus profonde, nous apprenons ce que c’est être un humain dans la littérature. C’est au niveau de l’essence : l’être humain est la seule espèce qui a besoin de réapprendre qui est notre espèce à chaque génération. D’où pourquoi nous avons besoin d’histoire depuis la nuit des temps. La façon de raconter des histoires a changé depuis des siècles et des siècles (le dernier siècle a été marqué par l’arrivée du numérique, de la télévision, du cinéma, des téléphones portables…).

Quand on pense littérature, nous pensons à l’objet le livre or nous devrions essayer de se détacher de cet objet pour penser la littérature comme une histoire.

Quel écrivain des Etats-Unis êtes-vous aujourd’hui ?

Russell indique que ceci est une question très dure et il n’est pas sûr d’avoir le recul suffisant.

Il a vécu 75 ans où il a beaucoup voyagé avec une vie errante dans les années cinquante puis il a trouvé un petit travail dans un hôtel puis il s’est marié et est devenu père à 20 ans. A 21 ans il a divorcé et il est parti sur les routes du Mississipi, en Nouvelle-Orléans avec un ancien prisonnier et un déserteur : ceci a duré des années avant qu’il devient écrivain.

L’homme qu’il est aujourd’hui explique son côté aventure, romantique et prêt à accepter tout ce qui arrive même si cela est dangereux.

Au fil des livres après avoir observé les failles de l’humain, avez-vous l’impression d’avoir éclairci certains mystères de l’être humain ?

Il croit que : « on écrit pour essayer de pénétrer quelque chose de mystérieux mais quand on l’a pénétré on se rend compte qu’il faut pénétrer un nouveau mystère ! ». C’est sa quête. Quand il fut jeune, il était dans le noir complet en tant qu’écrivain donc tout était mystère pour lui. C’était donc facile parce qu’il n’avait pas besoin de savoir et en vieillissant il a appris des techniques et il est de plus en plus difficile de ne pas savoir on l’on va. Il est obligé de se jouer des tours à lui-même pour retrouver l’esprit de sa jeunesse.

« Un écrivain qui c’est ce qu’il fait n’est pas véritablement un écrivain » disait son mentor.

 

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